Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

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DEBAT- Agriculture dans les pays défavorisés : quelles évaluations pour quelles solutions ?

DEBAT - Agriculture dans les pays défavorisés : quelles évaluations pour quelles solutions ?

Illustré par DELIGNE
Karen Macours
Les résultats positifs sur des changements de comportements identifiés lors de certaines expérimentations peuvent nous éclairer sur la possibilité d’obtenir des résultats durables
En matière de lutte mondiale contre la pauvreté, le débat public est souvent marqué par un scepticisme latent sur l’efficacité de l’aide au développement. Pourtant, au cours de la dernière décennie, de très nombreuses évaluations d’impact, à la rigueur scientifique indiscutable, permettent d’opposer à ces doutes une palette d’interventions dont l’efficacité est avérée. Ces évaluations portent de façon croissante sur des projets agricoles et il convient de s’interroger sur l’impact bénéfique à long terme des résultats positifs relevés dans ces expérimentations ponctuelles.
Prenons l’une des questions récurrentes en économie du développement : pourquoi les agriculteurs des pays en développement n’adoptent-ils pas à l’unisson les techniques existantes, à l’efficacité établie ? Et tout aussi important : pourquoi nombre d’entre eux abandonnent-ils certaines techniques et technologies utilisées jusque-là ? On le voit : comprendre l’effet d’un projet ponctuel visant à faire adopter de nouveaux produits et outils ne suffit pas — il faut en mesurer et analyser les effets à long terme. De la même manière, on peut s’interroger sur les effets durables ex post des engrais et des aides financières associées qui ont sur le moment, il est vrai, un effet positif sur la productivité. Ces questions de durabilité sont rendues d’autant plus complexes par les risques spécifiques au domaine agricole (appauvrissement des sols, développement de résistances aux pesticides, etc...).
Tout cela appelle à explorer de nouvelles pistes. En premier lieu, il faudrait compléter l’analyse des effets ponctuels statiques par la compréhension des dynamiques induites sur les moyen et long termes. Ensuite, il semble possible d’identifier, parmi les changements d’habitudes et de comportements perçus durant certaines expérimentations, ceux relevant potentiellement d’évolutions durables — c’est-à-dire survivant à l’arrêt du programme. Enfin, en étant plus ambitieux, il serait souhaitable d’évaluer les effets à long terme de programmes conçus comme pouvant spécifiquement entraîner des changements comportementaux durables. On pense ici à l’intégration de messages de sensibilisation ou d’interventions favorisant de plus grandes aspirations ou des projections dans l’avenir à plus long terme. Des résultats issus d’études réalisées au Nicaragua plaident en ce sens : les « nouveaux » comportements persistent bien au-delà du programme au cours duquel ils se sont affirmés(1). Ces pistes sur de nouvelles modalités d’évaluation peuvent aider à mieux appréhender le caractère continu et durable des effets produits lors d’interventions ou d’expérimentations, et contribuer ainsi au débat sur l’efficacité réelle des aides socio-humanitaires.
(1) See Macours and Vakis Changing Households’ Investments and Aspirations through Social Interactions, Macours, Schady and Vakis Cash Transfers, Behavioral Changes, and Cognitive Development in Early Childhood and Macours, Premand and Vakis Transfers and Household Risk Strategies

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Luc Behaghel
Des expérimentations ponctuelles peuvent conduire à des solutions durables
L’objectif fait consensus : l’agriculture en Afrique subsaharienne doit passer à une croissance intensive fondée sur de nouvelles pratiques agricoles et l’adoption de technologies adaptées. Pour autant, le diagnostic est moins évident lorsqu’on adopte le point de vue du (petit) producteur africain : des technologies performantes d’un point de vue agronomique ne sont pas nécessairement profitables (par exemple, en raison de l’accès coûteux aux intrants), sont trop risquées, ou requièrent des investissements hors de portée. Il se peut aussi que le producteur évalue mal les gains potentiels de l’adoption, ou ne soit pas assez auto-discipliné pour investir. L’initiative sur l’adoption des technologies agricoles (ATAI) lancée conjointement par J-PAL et par l’université de Berkeley vise à évaluer le poids de ces obstacles, pour des technologies et des contextes donnés. La méthode consiste, sur le modèle des tests médicaux, à fournir le remède (ou la combinaison de remèdes) supposé à un groupe test, et à vérifier si l’adoption de nouvelles technologies est alors supérieure à celle d’un groupe témoin issu par tirage au sort de la même population. Les hypothèses et les remèdes sont ainsi testés successivement ou conjointement, jusqu’à comprendre les raisons de non adoption.
Cette démarche expérimentale s’est fortement diffusée depuis une décennie en économie du développement et a apporté des résultats incontestables dans le domaine de la santé ou de l’éducation. L’appliquer à l’agriculture est certainement prometteur. Mais la méthode a été critiquée sur son ambition de rigueur comme sur sa portée : les difficultés de mise en oeuvre pratique des expérimentations ne remettent-elles pas en cause leur ambition de rigueur ? Et que vaut l’évaluation d’un programme sur mille paysans pour comprendre les effets d’une politique nationale ?
La prise en compte du long terme est une déclinaison de ce débat. Assurément, l’adoption de technologies agricoles s’inscrit dans le long terme, et le propre du succès de certains programmes est… d’être sans lendemain. Ashraf, Giné et Karlan (2009) en donnent une illustration : le programme de soutien au développement de l’horticulture au Kenya dont ils montrent les effets positifs s’effondre l’année suivante pour une raison inattendue — de nouvelles normes édictées par l’Union Européenne. L’approche expérimentale doit relever ce défi du long terme. On y retrouve l’enjeu de la rigueur : suivre sur longue période les effets d’une intervention suppose des dispositifs d’enquête irréprochables. On y retrouve aussi l’enjeu de la portée : si l’environnement change dans le temps comme il change dans l’espace, il s’agit d’identifier des mécanismes et des comportements suffisamment fondamentaux pour conduire à des conclusions durables. Cet enjeu a été bien compris, et les travaux récents s’attachent à analyser des éléments aussi fondamentaux que l’aversion pour le risque ou les préférences temporelles des paysans pauvres, ou encore les situations d’asymétrie d’information sur les marchés. On est loin de la simple évaluation d’un programme ponctuel : l’objectif est bien, petit pas après petit pas, de faire des progrès durables.

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