N. Coimbra - Le risque et le secteur bancaire : la fable de la réglementation et des incitations

Par Nuno Coimbra, Assistant Professor à Paris School of Economics

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Depuis la crise financière, il existe un débat ouvert sur la meilleure façon de réglementer le secteur bancaire. Les médias ont eu tendance à se concentrer sur le fait de savoir s’il faut plus ou moins de réglementation, en concluant généralement que davantage de réglementation est nécessaire. Mais cette question de la « quantité » de réglementation est-elle vraiment la plus pertinente ?

LA REGLEMENTATION COMME HABITAT FINANCIER
Un rôle central de la réglementation est de veiller à ce que les institutions financières ne prennent pas de risques excessifs et soient transparentes quant aux risques pris. Elle fixe les conditions dans lesquelles les banques et les autres institutions financières opèrent, en d’autres termes le régulateur peut modifier « l’habitat » dans lequel les décisions seront prises. Mais il ne micro-gère pas les institutions financières et peut au mieux concevoir des incitations qui mènent à des décisions jugées comme socialement plus désirables. Pour définir et faire évoluer la réglementation bancaire et financière, avec pertinence et prudence, il est alors crucial de comprendre pourquoi une prise de risque excessive par les acteurs est une préoccupation (1) mais aussi de cerner les limites et les distorsions que la réglementation crée.

Alors, pourquoi le risque excessif est-il un problème ? Il existe de nombreuses incitations à la prise de risques excessifs dans le secteur financier, tant au niveau institutionnel qu’au niveau individuel. Pour une institution financière, la présence d’une responsabilité limitée réduit les inconvénients potentiels des stratégies à risque. Si une institution fait faillite, ses actionnaires sont protégés par la responsabilité limitée, et ne prêtent guère voire pas attention à la taille des pertes. Toutefois, ils bénéficient de l’intégralité des rendements lorsque la stratégie risquée s’avère gagnante. Ceci est appelé la “valeur d’option du défaut” des stratégies risquées, et induit une prise de risque excessive. De plus, la possibilité d’un renflouement de l’Etat accentue ce problème et accroît la valeur d’option du défaut et la prise de risque, puisque la perte est encore moins préoccupante dans le cas d’une stratégie perdante. En présence de bonus liés à la performance, un mécanisme similaire est à l’œuvre au niveau individuel : l’individu bénéficie d’un bonus potentiellement important lorsque la stratégie risquée est gagnante mais il n’y a pas de malus lorsque cette dernière est perdante.

LES DISTORSIONS CONCURRENTIELLES DE LA RÉGLEMENTATION
Il est également clé de reconnaître que la réglementation introduit des distorsions concurrentielles au sein du secteur financier. En effet, la mise en œuvre de la réglementation diffère souvent d’une institution à l’autre, par conséquent, savoir naviguer entre les différentes régulations offre un avantage concurrentiel notable. Lorsque le cadre réglementaire devient très complexe, cette dimension de la compétitivité pourrait même s’avérer dominante. Les petites institutions pourraient être incapables de faire face à la concurrence en raison de coûts de réglementation importants, laissant le secteur financier fortement concentré et potentiellement plus fragile car la plupart des institutions encore présentes seraient (à tort ?) perçues comme « trop grandes pour échouer » (too big to fail). Dans un article récent avec Hélène Rey (1), nous montrons que lorsque les intermédiaires diffèrent dans leur capacité à « naviguer entre les réglementations », alors un environnement de faibles taux d’intérêt conduit à un secteur financier plus risqué, plus concentré et très endetté. Cela est dû au fait que les plus « agiles » seront en mesure de prendre plus de risques, et d’utiliser les taux d’intérêt bas pour bénéficier d’un effet de levier plus fort et évincer du marché les institutions plus prudentes. Dans un autre article (2), je montre également comment la réglementation peut aggraver une crise de la dette souveraine si les banques sont obligées de vendre des obligations souveraines qui deviennent risquées. Cette vente à des prix sacrifiés diminue à son tour les prix des obligations, augmentant ainsi les taux d’intérêt et aggravant la situation financière du gouvernement. La réglementation qui oblige les banques à vendre des actifs à des prix très bas pourrait aggraver les crises financières, en créant une spirale descendante des prix et des bilans.

Les organismes de réglementation doivent alors équilibrer une limitation du risque avec une variété de préoccupations relativement absentes du champ médiatique. Bien qu’il soit tentant de croire que les régulateurs peuvent parfaitement contrôler le risque bancaire, cela ne correspond pas souvent à la réalité. La question des réglementations complexes visant à promouvoir un secteur financier plus concentré est particulièrement vitale, car nous risquons de diminuer le risque de défaillance de chaque institution, tout en augmentant le risque systémique global, dû à la promotion de la concentration et la présence d’institutions dites « too big to fail ».

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(1) Même si un secteur financier opérationnel est tenu de prendre certains risques
(2) Coimbra, N. and Hélène Rey (2017) : Financial Cycles with Heterogeneous Intermediaries, NBER Working Papers 23245, National Bureau of Economic Research, Inc.
(3) Coimbra, N. (2016) : Sovereigns-at-Risk : A dynamic model of sovereign debt and banking leverage, mimeo

Cet article a été initialement publié dans la Lettre PSE n°29.