Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

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R. Guesnerie - « Quelle est la responsabilité des économistes dans la crise actuelle ? »

Roger Guesnerie, Président de PSE-Ecole d’économie de Paris

Quelle est la responsabilité des économistes dans la crise actuelle ?
Oublions les critiques trop générales et/ou excessives comme la mise en cause globale du savoir économique, ou la supposée corruption des économistes. On retrouve aussi les mathématiques, vieille tradition française, dans un rôle de bouc émissaire. Premières désignées, les mathématiques financières : j’ai dit ailleurs qu’elles me semblaient « innocentes »(1), dans les deux sens du terme. Autre procès : la modélisation mathématique sur-valoriserait l’esthétique au détriment du réalisme. Certes, on peut plaider la mise en examen de la théorie économique. En avalisant une vision très optimiste du fonctionnement des marchés financiers, elle a contribué largement à renforcer la confiance d’un milieu peu porté au doute, et par là à accentuer les méfaits de son imagination… et la timidité de la régulation. Mais la critique doit porter sur l’ensemble du dispositif intellectuel en place, et non sur ses seuls outils.
Première piste, la balkanisation accentuée des savoirs. Quiconque s’est essayé à rassembler les connaissances dans le champ de la finance (2), a pu mesurer la difficulté d’une vision synthétique. Tarification des actifs, finance d’entreprise, économétrie des marchés, sans parler des mathématiques financières ou de la coordination et de l’information (symétrique ou asymétrique), désignent des champs intellectuels qui communiquent peu. Voilà un vrai problème, qui va bien au-delà de la finance… L’hypothèse standard de rationalité, référence routinière de la théorie, serait en cause : c’est un leitmotiv des commentaires sur la crise de P. Krugman dans le New York Times. Cet argument a été largement approfondi par l’économie comportementale, un champ en plein développement depuis 20 ans, dont il faut dire que les applications à la finance sont, à ce jour, plutôt décevantes (3).
Dernière piste, la plus importante à mon sens, (opinion à ce jour… minoritaire), la remise en cause de l’hypothèse d’anticipations rationnelles. Ce qui est en jeu ici est la capacité des agents à coordonner leurs images de l’avenir. L’optimisme de ombre de modèles du marché financier — par exemple ceux qui concluent à des formes d’efficience informationnelle du marché — repose largement sur l’optimisme de l’hypothèse de coordination des anticipations. Lequel devrait être expliqué et non seulement supposé (4). La compréhension de la stabilité ou de la fragilité de la « convention » renvoie aussi à ce qu’un praticien lucide (5) appelle la « réflexivité ». Voilà en tous cas du grain à moudre pour les économistes et pour les chercheurs de l’École d’économie de Paris...

(1) Le Monde, 18 Nov. 2008.
(2) Cours au Collège de France, 2004-2005, 2005-2006, chaire de théorie économique et organisation sociale, voir http://www.college-de-france.fr/def....
(3) A l’exception par exemple des articles dans la lignée de Bolton-Scheinkman-Wiong, Review of Economic Studies, 2006.
(4) Voir Desgranges- Geoffard- Guesnerie (2003) « Do prices transmit rationally expected information ? » Journal of the European Economic Association, p124-153.
(5)Voir Georges Soros Quelques leçons tirées de la crise, Paris, Denoel, 2010.

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