La hausse des inégalités entre générations en France est-elle un mythe ?

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Hippolyte d’Albis et Ikpidi Badji

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Le thème des générations, ou des classes d’âge, revient souvent dans le débat public sous le mode de la comparaison. Certaines générations seraient avantagées, d’autres lésées. Les nombreux essais sur le sujet, qui rencontrent d’ailleurs un large écho dans les médias et auprès du grand public, mettent habituellement en avant l’avantage particulier dont aurait bénéficié la génération du baby-boom d’après-guerre, parfois même aux dépens des générations suivantes. Selon les auteurs de ces essais, le niveau de vie confortable des baby-boomers aurait pour conséquence la baisse du niveau de vie des générations suivantes, que certains n’hésitent plus à qualifier de « sacrifiées ». La comparaison entre les générations est pourtant un exercice délicat car il est difficile de mettre sur le même plan des vies qui ont eu lieu à des époques différentes. Et, même lorsque l’on se restreint aux dimensions économiques, telles que mesurées par le niveau de vie, on est confronté au simple fait que celui-ci évolue au cours de la vie. Comparer, à un moment donné, le niveau de vie de personnes d’âges différents n’est donc pas nécessairement pertinent. L’enjeu est alors de reconstituer, pour chaque génération, l’évolution de leur niveau de vie et ensuite de les comparer.

Dans cet article, Hippolyte d’Albis et Ikpidi Badji utilisent les sept vagues de l’enquête Budget de Famille de l’Insee réalisées entre 1979 et 2011 afin de reconstituer le niveau de vie de toutes les générations nées entre 1901 et 1979. Le niveau de vie des ménages est apprécié avec le revenu disponible ou la consommation privée par unité de consommation, en isolant ou non les dépenses de logement et les loyers implicites. Deux principaux résultats sont mis en évidence. Tout d’abord, le niveau de vie augmente fortement avec l’âge, de 25 à 64 ans. Par exemple, la consommation des 50-54 ans est supérieure de 35 % à celle des 25-29 ans. À partir de 65 ans, l’évolution dépend de l’indicateur de niveau de vie considéré. Par ailleurs, le niveau de vie des générations du baby-boom est supérieur à celui des générations nées avant-guerre mais inférieur ou égal à celui des générations qui les suivent. Par exemple, la consommation de la cohorte née en 1946 est de 40 % supérieure à celle de la cohorte née en 1926 mais de 20 % inférieure à celle de la cohorte née en 1976. Si l’on prend l’ensemble des cohortes nées entre 1901 et 1979, aucune génération n’a été désavantagée par rapport à ses aînées. La discussion de ces résultats à partir de méthodes alternatives révèle l’importance de la croissance économique dans l’élévation du niveau de vie des générations et confirme qu’aucune génération n’a eu une consommation inférieure à celle des générations qui l’ont précédée. Ce travail d’Hippolyte d’Albis et Ikpidi Badji permet donc de « tordre le cou » à l’idée que les baby-boomers ont ruiné leurs enfants. Il peut être complété en explorant deux directions. La première est prospective. Un argument souvent avancé dans les débats sur les questions générationnelles consiste à dire que le système de protection sociale, notamment dans ses composantes d’assurance vieillesse et maladie qui sont essentiellement destinées aux plus âgés, n’est pas soutenable. Il est évident qu’une baisse de ces transferts pourrait à l’avenir remettre en cause le niveau de vie estimé des générations nées depuis les années 1970. De façon similaire, la hausse de la dette publique ou l’ensemble des facteurs ayant conduit durablement à une faible croissance peuvent également compromettre leur niveau de vie. Une seconde direction de recherche repose sur les inégalités au sein des générations. Il est possible que l’évolution des inégalités ait été hétérogène entre les générations. Si un accroissement des inégalités au sein de la jeunesse d’aujourd’hui était avéré, cela pourrait constituer une piste d’explication du malaise qu’elle exprime parfois.

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Titre original de l’article académique : « Intergenerational Inequalities in Standards of Living in France »
Publié dans : Economie et Statistique / Economics and Statistics 491-492, 71-92, 2017
Téléchargement : https://insee.fr/en/statistiques/2647430?sommaire=2647465
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