Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

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DEBAT - Quel avenir pour la Grèce ?

DEBAT, Eleni Iliopulos et Xavier Ragot - Quel avenir pour la Grèce ?


Eleni Iliopulos : Membre associée à PSE, maître de conférence à l’Université Paris 1
Greexit or not Greexit ?
Les résultats des dernières élections législatives grecques du 17 juin 2012 constituent une nouvelle importante dans la longue errance des dirigeants et de la population. Elle n’est cependant pas un point final : la présence de la Grèce à moyen terme dans l’UE dépendra de la capacité des responsables politiques à se coordonner et à proposer une alternative crédible à la crise actuelle. Pour un économiste, le « cas Grec » trouverait sa place dans un ouvrage académique présentant un modèle d’équilibres multiples dit de Nash, à complémentarités stratégiques. En pratique, cela veut tout simplement dire que les deux scénarios sont probables : un « équilibre » de sortie, ou un « équilibre » de permanence.
L’un ou l’autre se réaliserait en fonction de la capacité des agents à se coordonner. Mais leurs implications sont radicalement opposées, et l’étude de ce modèle révèle le caractère optimal d’une coordination accrue ou dit autrement : des stratégies individuelles dominantes diminueraient mécaniquement le bénéfice global. Si les dirigeants européens ne présentent pas aux investisseurs une feuille de route durable et crédible pour lutter contre la crise actuelle, la Grèce peut se voir écartée de l’UE. Mais personne ne peut en simuler les pertes totales réelles, tant pour la Grèce que pour le reste du monde. Les crises financières précédentes et leur propagation nous ont appris au moins une chose : un facteur imprévisible émerge toujours, et avec lui son lot d’effets collatéraux de premier ordre.
Cela vaut-il la peine de prendre le risque ? Les dernières études pointent le niveau très faible de nombreux indicateurs économiques en Grèce, avec ou sans sortie de l’Euro(1). Cela étant, je reste convaincue des conséquences dramatiques d’un scénario de sortie. En effet, la dévaluation monétaire qui en résulterait n’aiderait pas une économie ayant exporté ces dernières années l’équivalent de 5 à 10 % de son PIB, et qui est extrêmement dépendante des importations. Une économie dont les salaires du secteur privé sont au plus bas, et où le développement industriel est freiné(2) par un manque d’infrastructure et des qualités géographiques moyennes(3). Une économie, enfin, où le transport maritime constitue (avec le tourisme) sa première ressource – les armateurs grecs sont à la tête de la première flotte marchande mondiale, secteur qui ne bénéficierait pas de retombées positives significatives en cas de dévaluation.
Ainsi, si le scenario de sortie se produit, l’émergence d’incertitudes doublées d’un éventuel défaut ne serait pas sans rappeler le « péché originel » des économies sud-américaines dans les années 80-90, rendant la Grèce particulièrement peu attractive pour de potentiels fonds internationaux. Enfin, si la Grèce quitte l’Europe, cette dernière aura les plus grandes difficultés à convaincre les investisseurs que l’Euro est une monnaie solide, et que ce pays était le seul mouton noir à écarter, d’autant que l’incapacité des européens à tenir leurs objectifs entraîne d’inquiétants développements sur les marchés obligataires pour l’Espagne et l’Italie. Tout ceci laisse supposer que l’Euro joue actuellement son avenir.
Le second scénario est celui où les européens parlent d’une seule voix, énonçant ce qui aurait pu être décidé dès les prémices de la crise grecque, lorsque sa dette nationale n’était pas encore stratégique mais bien mineure au regard du poids économique de la zone euro. Plusieurs propositions sont sur la table. La plupart défend la mise en place d’une nouvelle mission pour la Banque Centrale Européenne, à savoir être capable d’agir en prêteur en dernier ressort au sein d’une union bancaire. La Commission devra débattre prochainement sur ce point. Mais les marchés sont bien moins patients que ce qu’imposent les procédures institutionnelles. Nos dirigeants sauront-ils se coordonner suffisamment vite ?
(1) Mais les hypothèses d’interventions fermes, portant notamment sur des investissements, modifient ce statu quo. (2) Constat renforcé par une corruption très présente, la Grèce arrive en tête du classement européen de Transparency Int. http://cpi.transparency.org/cpi2011/results/ (3) La moitié des Grecs vit à Athènes, mais l’autre moitié est très éparpillée sur des terres dont l’absence d’eau constitue un problème central (certaines îles se font ravitailler par bateau…).
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Xavier Ragot : Membre associé à PSE
Charybde sans Scylla…au mieux
La situation de la Grèce est insoutenable, dans presque tous les sens du terme. Même après le versement des aides internationales, la dynamique de la dette grecque est divergente. Les salaires réels ont baissé considérablement, essentiellement pour les classes moyennes et les populations les plus pauvres. Cette politique fortement récessive a entrainé une telle contraction du PIB que la baisse des dépenses ne suffit pas à réduire le déficit public. La contraction de l’emploi et du PIB, c’est-à-dire de la richesse, est de 8 % par an. En parallèle, la réduction des recettes fiscales accroit le déficit qui atteint 9 % du PIB. Cet effritement des recettes s’explique notamment par l’évasion fiscale qui représente selon les estimations grecques de 12 à 15 % du PIB, évasion fiscale qui concerne de facto la population la plus aisée dont une partie de la richesse se trouve en Suisse. Décidément, la rigueur ne porte pas sur les bonnes personnes.
Selon les estimations de Natixis, si la Grèce refusait de payer sa dette, le déficit public atteindrait les 3 % du PIB et le déficit de la balance courante (qui est l’endettement de la Grèce auprès du reste du monde) serait de 3,5 %. Ce défaut total sur la dette grecque contribuerait certes à rendre la situation plus soutenable, mais il ne ramènerait pas encore la Grèce à l’équilibre. Un défaut complet, plus une perspective de reprise de la croissance (probablement par des investissements extérieurs) permettraient plus certainement de rétablir la situation. Mais ces deux conditions mettent en oeuvre des mécanismes et comportements antagonistes.
La solution à la crise grecque ne peut donc être qu’un défaut substantiel. Est-ce une merveilleuse idée ? Probablement pas. Le défaut de la Grèce revient à faire payer d’autres acteurs, principalement les États et la Banque Centrale Européenne. Pour le dire rapidement, l’impossibilité de faire payer les ménages grecs les plus riches conduit à taxer les ménages d’autres pays… qui ont le bon goût d’honorer leurs impôts. Le défaut de la Grèce reviendrait à faire payer 360 Mds d’euros au reste de l’Europe. Encore une fois, il semble ne pas y avoir d’autre issue.
La sortie de la zone euro peut-elle être une partie de la solution pour la Grèce ? Le gain essentiel d’une sortie de la zone euro est de rendre les produits grecs moins chers, ce qui stimule les exportations. Le problème est que les exportations sont faibles, de l’ordre de 16 Mds d’euros alors que les importations avoisinent les 45 Mds d’euros. Une dévaluation de la monnaie grecque n’aurait qu’un effet d’appauvrissement durable de la population. Quel serait le coût pour l’Europe d’une sortie de la Grèce (en plus d’un défaut) ? L’Europe verrait une partie de ses exportations vers la Grèce ralentir, mais surtout le risque d’explosion de la zone euro affecterait le coût de financement d’autres pays, dont l’Espagne. Le coût économique de cette contagion est très difficile à estimer. Il pourrait être l’équivalent du montant de la dette, au minimum, et risquerait d’enclencher une désintégration de la zone euro par son effet domino.
Ainsi, il semble certain qu’il faudrait mieux un défaut de la Grèce dans la zone euro qu’une sortie de la Grèce accompagnée d’un défaut. Cependant, cette option semble difficile du fait de l’engagement de la BCE notamment dans le soutien à la Grèce. Il n’y a donc pas de choix, sinon d’organiser un défaut partiel rendant la situation soutenable tout en aidant la Grèce à mettre en place un système fiscal efficace et une base exportatrice. Mais que veut dire aider la Grèce, quand les grecs eux-mêmes reconnaissent la faillite de la classe politique, ce qui est au fond une grande partie du problème ? Ce n’est plus de l’économie mais de la politique et de la diplomatie. Il en faudra aussi probablement pour convaincre les populations des autres pays d’accepter la moins douloureuse des solutions.

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