Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

La science économique au service de la société

Comment mieux cerner les mécanismes liant chocs économiques et conflits armés ?

Par Oliver Vanden Eynde, Professeur associé à PSE et chargé de recherche au CNRS

Depuis une dizaine d’années, les conflits armés sont devenus un sujet d’étude d’envergure pour les économistes empiriques. L’analyse des liens entre les chocs économiques et la violence s’est progressivement étoffée, permettant d’apporter des réponses de plus en plus précises sur les mécanismes à l’œuvre. Les recherches les plus récentes tendent à s’orienter vers la compréhension du rôle des institutions politiques et interventions publiques dans les zones de conflits.

CHOCS ÉCONOMIQUES ET VIOLENCES

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Une question de premier ordre a suscité l’intérêt des économistes pour les conflits armés : dans quelle mesure le développement économique influence-t-il la probabilité et l’intensité des conflits ? L’idée selon laquelle les individus seraient plus disposés à prendre les armes lorsqu’ils atteignent une forme de « désespoir » paraît intuitive, et de nombreux pays et régions semblent effectivement coincés dans un cercle vicieux de croissance faible et de conflits dommageables. Les études empiriques récentes d’une variété de conflits ont confirmé que la dégradation des conditions économiques engendre parfois une montée de la violence - mais cette causalité apparaît comme fortement déterminée par le contexte.
Ainsi, mes recherches sur l’insurrection armée maoïste en Inde (1) montrent que de mauvaises récoltes peuvent entraîner une augmentation des actions armées des maoïstes contre le gouvernement. Cependant, cette progression se limite aux zones dans lesquelles la rébellion naxalite est en mesure d’accéder à des sources de financement indépendantes de celles issues de l’agriculture - comme par exemple l’extorsion liée aux activités minières. Lorsque les rebelles se financent principalement grâce au secteur agricole, de mauvaises récoltes sont alors synonymes de réduction de leur capacité à recruter. Dans cette configuration, la guérilla maoïste réduit le nombre d’attaques visant des forces de sécurité mais augmente les actions d’intimidation des civils afin d’empêcher ces derniers de travailler avec le gouvernement. Ces différentes situations illustrent comment des conditions économiques défavorables peuvent - selon la nature des revenus - soit bénéficier aux groupes rebelles, soit les obliger à changer leur tactique et leurs cibles.

Ce travail fait écho à de nombreuses recherches récentes qui suggèrent que les liens observés entre conditions économiques, revenus et conflits sont façonnés par une multitude de mécanismes œuvrant dans différentes directions. On comprend mieux pourquoi ce champs d’étude encore jeune n’a pas mis en lumière des schémas facilement généralisables.

INSTITUTIONS ET CONFLITS
Les économistes s’accordent de plus en plus sur le fait que la grande majorité des conflits éclatent et se déroulent dans des environnements complexes et fortement institutionnalisés. Dans les régions concernées, les gouvernements comme les rebelles « ponctionnent » l’économie tout en fournissant, sous une forme ou une autre, des biens publics. Une diversité d’acteurs étatiques est impliquée dans la gestion et la résolution des conflits : la police, l’armée, les milices, les gouvernements locaux, le gouvernement central, les politiques et les fonctionnaires. Les institutions politiques encadrent et influencent les interactions entre ces acteurs et peuvent agir sur les dynamiques des conflits.

Je viens de finaliser un article qui illustre cela, une nouvelle fois dans le contexte du conflit maoïste en Inde (2). La représentation locale du pouvoir central indien mène des opérations de sécurité, tandis que le gouvernement national impose de nombreuses mesures économiques directement dans les états. Je me suis intéressé en particulier à la mise en place d’une nouvelle taxe sur l’extraction du minerai de fer, décidée par le pouvoir central et intégralement à son bénéfice. Cette mesure fiscale a conduit à une augmentation des opérations menées contre la guérilla maoïste par les forces policières nationales. De manière frappante, cette augmentation ne concerne que les zones dans lesquelles l’on extrait du minerai de fer. Dans la structure décentralisée de l’état indien, les interventions armées sont une réponse directe aux incitations fiscales. C’est un exemple parmi d’autres de la façon dont les institutions interagissent avec les politiques publiques et influencent l’évolution des conflits.

Un aspect institutionnel des conflits qui reste très peu étudié - notamment du fait des contraintes d’accès aux données - est la façon dont la gestion des forces de sécurité influence leur efficacité. Dans une certaine mesure, les données historiques peuvent aider à surmonter les questions de confidentialité relatives aux activités militaires et policières, ce qui est le cas dans mes travaux existants sur l’armée indienne ou la police kenyane (3). Je m’intéresse actuellement, à travers plusieurs projets de recherche, à cette problématique dans le cas d’unités militaires en Afghanistan.

Les recherches empiriques sur les conflits ne fournissent pas directement des modèles généralisables, et l’attention croissante portée aux déterminants institutionnels confirme cette complexité. Cependant, en présentant des indices sur la façon dont certains mécanismes particuliers opèrent, et dans quelle mesure leur influence varie selon des facteurs et contextes spécifiques, ces recherches permettent de mieux cerner les dynamiques propres aux conflits. In fine, leur rôle est de documenter et d’analyser les changements institutionnels et politiques à même d’améliorer l’efficacité des biens et interventions publics dans les zones de conflits, afin de réduire l’exposition des populations vulnérables à la violence armée.

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(1) Vanden Eynde, Oliver, “Targets of Violence : Evidence from India’s Naxalite Conflict”, The Economic Journal, 2018 ; Maitreesh Ghatak and Oliver Vanden Eynde “Economic Determinants of the Maoist Conflict in India”, The Economic and Political Weekly, 2017.
(2) “Mines and incentives for security operations : Evidence from India’s Red Corridor”, PSE Working Paper, 2015.
(3) Vanden Eynde, Oliver, “Military Service and Human Capital Accumulation : Evidence from Colonial Punjab”, Journal of Human Resources, 2016. Vanden Eynde, Oliver, Patrick Kuhn and Alex Moradi, “Trickle-Down Ethnic Politics : Drunk and Absent in the Kenya Police Force (1957-1970)”, American Economic Journal : Economic Policy, 2018 (forthcoming).