Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

La science économique au service de la société

Notre entourage détermine-t-il nos comportements ?

Bénédicte Apouey : Membre associée à PSE, chargée de recherche au CNRS
Fabrice Etilé : Membre affilié à PSE, directeur de recherche à l’INRA
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Une vision étroite de la science économique lui attribue comme seul but de comprendre et d’améliorer le fonctionnement des marchés. Dans cette perspective, les individus n’interagissent qu’à travers divers dispositifs harmonisant offre et demande… et en premier lieu les prix. Fort heureusement, ces dernières décennies ont vu le développement de nombreux travaux théoriques et empiriques sur les interactions non marchandes (1). Dans le domaine de la santé, on s’est notamment intéressé aux effets d’influence entre « pairs » et aux effets de normes sociales, avec des applications portant sur un vaste éventail de comportements de santé, allant du tabagisme (2) à la prévention du paludisme (3) en passant par le surpoids.

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Les effets d’influence et de normes sociales peuvent jouer un rôle clé dans le succès ou l’échec d’une politique publique. Si l’on considère l’exemple de la lutte anti-tabac, les différentes mesures prises à partir de la loi Veil en 1976 sont associées à un basculement progressif des représentations sociales, au moins dans les classes aisées. Une large littérature en sociologie et en santé publique explique cela par une hypothèse de diffusion, sur le modèle de l’épidémie. Les actions initialement menées ont pu pousser une petite frange d’individus à arrêter de fumer. Ces individus auraient ensuite convaincu certains de leurs pairs et, de proche en proche, l’abstinence tabagique se serait diffusée, devenant finalement la norme sociale dominante. Ce type d’évolution pose la question de l’existence du « multiplicateur social » des politiques de santé. Il y aurait donc des bénéfices à concevoir des politiques de santé publique s’appuyant explicitement sur les effets d’influence et de normes sociales.
Cependant, en dehors du cadre des expériences contrôlées (qui sont limitées à des sous-populations ou à des zones géographiques précises), il reste extrêmement difficile d’identifier sans ambiguïté ces effets.
Prenons par exemple le cas du surpoids et de l’obésité. Plusieurs travaux ont pu exploiter des données longitudinales sur la corpulence d’ensemble d’individus entretenant des relations d’amitiés, appartenant à la même famille (conjoints, ascendants ou descendants) ou étant camarades de classe. Ils concluent généralement que le surpoids et les comportements qui y contribuent (de la fréquentation des fast foods à l’activité physique) sont partitionnés : si nos amis ou proches sont en surpoids, nous avons une probabilité plus élevée de l’être également (4). De là à conclure que le surpoids est « contagieux » (terme fréquemment utilisé dans différentes études), il n’y a qu’un pas qui a été peut-être un peu trop vite franchi par des travaux académiques récents (5). En effet, deux critiques essentielles peuvent être adressées à ces travaux.
En premier lieu, il n’est pas évident de définir le groupe de pairs d’un individu. Ainsi, les études basées sur l’enquête américaine Add Health, qui échantillonne une population d’adolescents au niveau des établissements scolaires, considèrent pour certaines l’ensemble des élèves de la même classe, pour d’autres les cinq meilleurs amis dans l’école, pour d’autres encore le « meilleur ami » dans l’école (6).
On ignore l’ensemble des amitiés construites hors de l’établissement scolaire et, sans surprise, l’existence et la taille des effets de pairs dépendent fortement du groupe de pairs choisi. Dans l’idéal, le choix du groupe de pairs devrait être fondé sur des enquêtes ethnographiques préliminaires à l’analyse statistique.

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En second lieu, la corrélation observée entre le surpoids (ou le comportement) d’un individu et celui de ses pairs peut résulter de deux phénomènes autres que des effets d’influence. Tout d’abord, l’omission de facteurs inobservés qui ont un effet sur le surpoids de l’ensemble des membres du groupe. Ainsi, si les membres du groupe habitent dans des environnements caractérisés par une même pauvreté de l’offre alimentaire, leurs poids évolueront de la même manière au fil du temps. Ensuite, la corrélation peut provenir d’un effet de sélection, si l’individu choisit pour pairs les individus qui lui ressemblent. Un tel effet expliquerait par exemple que les corpulences des conjoints dans un couple soient corrélées positivement : un goût partagé pour l’opulence alimentaire et les loisirs sédentaires mène au mariage, mais aussi à la prise de poids !
Parallèlement aux recherches portant sur la définition adéquate du groupe de pairs et sur les stratégies d’identification des effets d’influence, il semble que les travaux académiques pourraient oeuvrer à mieux distinguer les différents canaux sous-jacents aux effets d’influence. Un premier canal est l’apprentissage social, par exemple lorsqu’un individu réalise que la pratique du sport est bénéfique après en avoir observé les conséquences chez ses amis. Un deuxième canal est le conformisme ou l’adhésion aux normes d’une sous-culture, ou encore la recherche de distinction sociale. À l’extrême, il peut arriver que les actions de certains individus du groupe agissent comme des contraintes sur les actions des autres membres du groupe (e.g. dans un groupe d’adolescents, être obligé de faire comme le leader du groupe sous peine d’exclusion). Certains de ces mécanismes peuvent jouer contre l’effet de multiplicateur social espéré. Dans le cas du tabagisme, l’effet d’apprentissage social a pu jouer dans les classes aisées, démultipliant l’impact des campagnes d’information. Mais, dans les classes populaires s’est aussi développée une culture de résistance, proclamant que « le tabagisme, c’est la dernière chose qu’il nous reste ». Dans ce cas, les politiques d’information ne suffisent plus à modifier les comportements de santé, et il s’agit plutôt d’inciter directement les individus, et notamment les leaders d’opinion, à opter pour de « bons » comportements. Se pose alors une question essentielle : celle de la légitimité des pouvoirs publics à distinguer les bons comportements de santé des mauvais.
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(1) Manski, C. (2000). Economic Analysis of Social Interactions. Journal of Economic Perspectives 14, 115-136.
(2) Clark A.E. and Etilé F. (2006). Don’t give up on me baby : Spousal correlation in smoking behaviour. Journal of Health Economics 25, 958-978.
(3) Apouey B, Picone G, 2014. Social interactions and malaria preventive behaviors in Sub-Saharan Africa. WP, PSE.
(4) Ali MM, Amialchuk A, Heiland FW, 2011. Weight-related behavior among adolescents : the role of peer effects. PloS One 6, e21179.
(5) Christakis NA, Fowler JH, 2007. The spread of obesity in a large social network over 32 years. New England Journal of Medicine 357, 370-379.
(6) Cohen-Cole E, Fletcher J, 2008. Is obesity contagious ? Social networks vs. environmental factors in the obesity epidemic. Journal of Health Economics 28, 1382-1387. Trogdon JG, Nonnemaker JM, Pais JM, 2008. Peer effects in adolescents overweight. Journal of Health Economics 27, 1388-1399. Renna F, Grafova IB, Thakur N, 2008. The effect of friends on adolescent body weight. Economics and Human Biology 6, 377-387.