La science économique au service de la société

25 septembre : la Nuit Européenne des Chercheurs

La Nuit européenne des Chercheurs 2015

La 10e édition de la Nuit européenne des Chercheurs a lieu le 25 septembre 2015. A cette occasion, onze villes françaises relèvent un défi lancé à et par la communauté scientifique : le temps d’une soirée, la France devient un laboratoire géant, et des milliers de visiteurs prendront part à l’une des plus grandes expériences participatives au monde.
Les volontaires, y compris les plus jeunes d’entre eux, seront invités à participer à un jeu réel, simple et stratégique visant notamment à gérer différentes ressources collectives. L’événement est organisé sur le plan national par Angela Sutan (ESC Dijon)

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Nicolas Jacquemet, membre associé à PSE et professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, prendra part à la Grande Expérience participative à Paris, au même titre que Fabrice Le Lec également membre du LEEP (Laboratoire d’Economie Expériementale de Paris).
Il travaille sur la coordination, avec Adam Zylbersztejn. Leurs travaux d’économie expérimentale sont en lien avec la Grande Expérience participative. « L’objectif de cette soirée est de combler le fossé entre la recherche et le grand public. (...) Pour ma part, je mènerai la Grande Expérience à Paris, puis nous, expérimentalistes, nous utiliserons ce qui a été fait et exploiterons les résultats à des fins scientifiques. »


L’interview de Nicolas Jacquemet

Cette interview a été réalisée par les organisateurs de la Nuit Européenne des Chercheurs. Elle est également disponible en pdf.

Nicolas Jacquemet est Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où il dirige le Master « Economie et Psychologie ». Il est également membre associé à PSE-Ecole d’économie de Paris et Membre junior de l’Institut Universitaire de France. Participant à la Nuit Européenne des Chercheurs, il sera à Paris pour mener la Grande Expérience auprès des visiteurs. Rencontre au cœur des comportements humains et des décisions associées.

Quelle est votre vision de la Nuit Européenne des Chercheurs ?

L’objectif de cette soirée est de combler le fossé entre la recherche et le grand public. Cela concerne à la fois la manière dont la recherche est menée, et la diffusion de l’état des savoirs dans les différents champs scientifiques. En matière de recherche en économie, cela permet de revenir sur un certains nombres de malentendus relatifs à la perception du public sur l’état des savoirs, le monde de la recherche étant souvent perçu comme idéologique et très mathématisé. Pour ma part, je mènerai la Grande Expérience à Paris, puis nous, expérimentalistes, nous utiliserons ce qui a été fait et exploiterons les résultats à des fins scientifiques.

Dans le domaine des Sciences économiques, comment se déroule une expérience en laboratoire ? Que se passe-t-il concrètement ?

Les expériences en laboratoire consistent à projeter les individus qui participent à des situations fictives, présentées sous la forme de jeux. Cette façon de faire de la recherche permet d’observer la nature des prises de décision. Les volontaires s’inscrivent en ligne. Deux raisons les amènent à se porter volontaires : ils contribuent à faire progresser les connaissances et ils recevront une rémunération, assez attractive. Cette conséquence financière garantie que les décisions soient prises avec une certaine réflexion, les décisions adoptées impactant directement les gains individuels. On sait qu’il existe un écart entre ce que les personnes disent et font, entre les valeurs et les comportements. Nous, nous travaillons sur les comportements, pas uniquement sur les représentations. Un exemple typique est le jeu dit « de la confiance ». C’est justement le propos de l’article que j’ai publié sur le blog de la Nuit Européenne des Chercheurs.

Quelle est la différence entre l’expérience en laboratoire et la Grande Expérience ?

La différence, c’est le public ! Le fait que nous ne sachions pas à l’avance qui sera là, donne du piment à cette soirée ! De plus, contrairement aux expériences en laboratoire, les visiteurs vont savoir à quoi sert la Grande Expérience ; ils vont non seulement participer concrètement à l’expérience mais aussi avoir accès à une série de résultats et d’informations sur l’expérience elle-même. En quelques sortes, ils vont être à la fois sur le devant de la scène et dans les coulisses. En laboratoire, on n’explique pas les tenants et les aboutissants de l’expérience, de manière à protéger l’intégrité des données. Donc, à la Nuit Européenne des Chercheurs, les visiteurs vont vivre l’expérience de participer à une expérience !

Quel a été votre itinéraire pour devenir chercheur en Economie expérimentale ?

Bien que fasciné par la puissance de raisonnement de l’Economie, j’éprouvais une certaine frustration vis-à-vis de la simplicité de sa représentation des comportements sociaux. Les Sciences économiques étudient le comportement rationnel, guidé par l’intérêt individuel. L’Economie expérimentale, elle, permet d’intégrer la psychologie, ce qui offre une approche plus riche tout en conservant la puissance de l’Economie traditionnelle. L’Economie expérimentale est née de la rencontre entre économistes et psychologues. Daniel Kahneman, lauréat du prix Nobel d’Economie en 2002 avec Vernon Smith, est d’ailleurs psychologue à l’origine et le premier psychologue à avoir reçu un prix Nobel.

Dans votre métier, dans votre vie au quotidien, quels sont les moments-phares que vous avez vécus au sein de votre laboratoire ?

Les moments les plus stimulants de mon métier sont ceux où l’on termine une expérience, on reçoit les données et on voit apparaître des profils de comportements qui concordent avec ce que prévoit la théorie économique. C’est un constat réjouissant que de voir correspondre les comportements analysés et les comportements théoriques. Et quand ce n’est pas le cas, les questions ainsi soulevées sont passionnantes.

Cela veut-t-il dire que vos résultats en laboratoire concordent étroitement avec les résultats modélisés en économie théorique ?

Il y a en définitive deux directions. D’un côté, l’Economie expérimentale permet de réaliser que ce que les individus font est, parfois, très proche de ce que dit le modèle rationnel ; d’un autre côté, l’Economie expérimentale montre aussi la limite du modèle rationnel. Il faut alors enrichir l’approche théorique avant de pouvoir contribuer à une meilleure compréhension des phénomènes sociaux. C’est dans cette double dimension que l’Economie expérimentale est devenue un élément majeur de la production de connaissance en économie. Loin de se résumer à la science des comportements rationnels et égoïstes, l’Economie s’est désormais donné les moyens de dépasser progressivement ce cadre lorsque c’est nécessaire, tout en préservant la puissance d’analyse du modèle rationnel lorsque celui -ci est approprié.

Quelles sont les applications et perspectives de l’Economie expérimentale ?

L’une des applications les plus évidentes est l’Evaluation des politiques publiques : comment agir sur la situation économique ? Quels sont les moyens les plus efficaces d’atteindre les buts que nous nous sommes collectivement fixé ? L’Evaluation des politiques publiques réfléchit sur l’influence des politiques publiques et des environnements institutionnels sur les économies. Il s’agit de comprendre, par exemple, le lien entre le dispositif du RSA et la probabilité du retour à l’emploi des bénéficaires. Autre exemple, l’évasion fiscale : compte tenu des risques encourus en cas de fraude, et des montants économisés par les individus s’ils se soustraient à l’impôt, on devrait observer une évasion fiscale bien plus répandue (encore…) que ce qu’elle est. Si ce n’est pas le cas, c’est parce que d’autres facteurs interviennent tels que la morale, la citoyenneté, les normes sociales… Pour comprendre comment lutter contre la fraude fiscale, il faut dépasser le modèle rationnel et
s’intéresser aux facteurs comportementaux qui sont mobilisés dans cette décision.


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