La science économique au service de la société

Quand l’apprentissage est imparfait sur un marché d’appariement, qui s’associe à qui ?

Lien court permanent à cet article : https://bit.ly/35yxVWZ

Laure Goursat (master APE)

JPEG - 71.7 ko

Selon le prix Nobel d’économie Alvin Roth (1), un marché d’appariement est « un marché dans lequel l’argent ne fait pas la loi ». Il s’agit par exemple des admissions à l’université, des dons d’organes (un appariement sans transferts, c’est-à-dire où les échanges monétaires sont interdits), ou du marché du travail, voire du mariage (un appariement avec transferts, où les échanges monétaires sont autorisés). Sur ces marchés, les prix ne remplissent pas leur fonction habituelle de synthèse et de simplification. Sur un marché classique au contraire, tous les paramètres d’offre et de demande sont agrégés dans cet indicateur unique qu’est le prix et sur lequel se fondent les décisions individuelles. Les acteurs du marché d’appariement doivent alors manipuler des paramètres multidimensionnels, ce qui complexifie la structure de l’information émanant du marché ainsi que le schéma concurrentiel. Ce qui est problématique c’est que cette complexité multidimensionnelle excède largement les limites cognitives humaines évidentes et documentées, agents sur le marché sont donc condamnés à agir avec une rationalité limitée (c’est-à-dire qu’ils ne sont pas toujours en mesure de choisir la bonne stratégie afin de maximiser leurs objectifs).

Dans cet article, Laure Goursat fournit une réponse préliminaire aux questions suivantes : premièrement, quelle est la nature de la rationalité limitée sur les marchés d’appariement ? Deuxièmement, bouleverse-t-elle l’allocation finale et si oui, de quelle manière ? Il s’agit d’établir un lien nouveau mais essentiel entre l’étude des marchés d’appariement et l’économie comportementale, grâce à un concept de rationalité limitée élaboré spécifiquement pour ces marchés. L’ambition sous-jacente est d’élucider un ensemble d’énigmes empiriques sur les marchés d’appariement qui restent inexpliquées par l’approche en rationalité parfaite.

Dans cette optique, elle suggère un procédé cognitif simple que les agents sur un marché d’appariement pourraient suivre sur un marché d’appariement avec information incomplète, où seuls les profits des appariements réalisés sont observés. Pour estimer le profit qui serait généré par un appariement non réalisé entre lui-même et un partenaire ciblé, l’agent (appelé agent à rationalité sans-mémoire, unidimensionnelle, cardinale et polarisée, ou agent LPUV rationnel) extrapole à partir du surplus observé généré par le partenaire ciblé dans son appariement en cours. Appliquée au marché du mariage par exemple, cette approche signifie h LPUV rationnel souhaitant déterminer s’il serait heureux en se mariant avec une femme f, regarde si cette femme et son mari ont l’air d’être heureux dans leur mariage. L‘utilité estimée de l’appariement est donc endogène à la situation actuelle du marché et, en général, ne correspond pas à l’utilité réelle.

Le problème est que l’erreur commise au niveau individuel perturbe l’allocation formée au niveau collectif. Plus précisément, étant donné que les allocations stables sont celles susceptibles de se produire et de se maintenir au fil du temps, Laure Goursat étudie les répercussions de la LPUV rationalité sur la stabilité des allocations. Pour rappel, une allocation est dite stable, si aucun agent actuellement apparié ne préfère rester non apparié, et si aucune paire de deux agents qui ne sont pas actuellement appariés ensemble ne préfèrerait l’être. La notion habituelle de stabilité (appelée Gale-Shapley (GS) stabilité) est définie sur un marché où les agents sont parfaitement rationnels. Lorsque les agents sont LPUV rationnels, cela définit un nouveau concept de de stabilité appelée LPUV stabilité. En comparant les deux notions, elle formule trois prévisions intéressantes. Premièrement, les allocations LPUV stables (GS-stables) tendent à privilégier les allocations où peu (resp. beaucoup) d’agents sont appariés. Deuxièmement, un partage relativement équitable des profits entre partenaires peut rendre l’allocation LPUV stable pour n’importe quel niveau de profits, alors qu’il n’existe pas de partage des profits qui garantisse la GS stabilité indépendamment du niveau des profits. Troisièmement, lorsque la règle de séparation est définie (en faisant à nouveau appel au vocabulaire spécifique du marché du mariage) comme un rapport entre des scores exogènes reflétant le pouvoir de négociation de chacun des époux, l’allocation positivement assortative (celle qui apparie les hommes les plus forts aux femmes les plus fortes et inversement) est plus souvent LPUV stable que le GS stable. Il s’agit là d’un premier indice suggérant le concept proposé de LPUV stabilité peut expliquer qu’empiriquement on observe sur le marchés d’appariement des allocations plus souvent positivement assortatives que ce que la théorie en rationalité parfaite ne prédit.

***

References
(1) Social Science Bites (podcast), published on August 1, 2017
(2) D. Gale and L. S. Shapley. “College Admissions and the Stability of Marriage”. In : The American Mathematical Monthly 69.1 (1962), pp. 9–15

Titre du mémoire de master : “Imperfect Social Learning on Matching Markets : Implications for Stability”
Sous la direction de : Philippe Jehiel
Disponible sur : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02407515
Contact details : laure.goursat psemail.eu

Crédit photo : Freedom my wing (Shutterstock)