Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

La science économique au service de la société

Changer de méthode pour changer de point de vue sur les préférences vis-à-vis du risque

Lien court vers cet article : http://bit.ly/2lM3bum

Daniel Herrera-Araujo et James K. Hammitt

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Vivre, c’est prendre des risques : le danger est autour de nous et tout ce que nous pouvons faire est de réduire légèrement notre exposition au risque. Certaines actions telles que boucler sa ceinture de sécurité ou boire uniquement de l’eau en bouteille réduit par exemple le risque de blessure mortelle et de maladie. Cependant, même de simples mesures telles que celles-ci ne sont pas sans coût. Un café matinal vaut-il la peine de prendre le risque de se brûler avec de l’eau chaude ou de renverser du liquide sur son ordinateur portable ? (1). Tous les jours et à tout moment, nous prenons des décisions, en acceptant de prendre des risques en échange de certains avantages. Par exemple, faire du vélo dans les rues de Paris est une expérience passionnante et audacieuse. L’achat d’un casque (fortement conseillé !) réduit dans une certaine mesure le risque de se blesser sévèrement voire mortellement. Ce qui est intéressant, c’est qu’en achetant un casque, un compromis monétaire clair apparaît. Quelques euros supplémentaires sont dépensés pour réduire l’exposition à ce qui est perçu comme un risque de mortalité ou un risque pour la santé. Pourtant, il est extrêmement difficile pour les économistes d’obtenir des données précises sur ces formes de compromis risques/dépenses et d’arriver à les analyser. En effet, il n’existe pas de « marché » relatif à la réduction du risque de mortalité. Pour tenter de résoudre ce problème, les chercheurs ont utilisé des techniques d’évaluation (hors « marché » donc) notamment les méthodes dites de préférence révélées et de préférences déclarées. Les premières déduisent les préférences des individus à partir de leur comportement et leur choix observé dans des contextes du jour à jour qui affectent leurs risques de mortalité (2). Les secondes sont basées sur les réponses des individus face à des choix réalisés dans des situations hypothétiques (3). Les méthodes de préférence déclarées ont été plus controversées que les préférences révélées. Comme les méthodes de préférence déclarées s’appuient sur des choix hypothétiques, la question cruciale est de savoir dans quelles conditions ces estimations peuvent être interprétées comme des informations pertinentes sur les préférences des individus ?

Dans cet article, Daniel Herrera-Araujo et James K. Hammitt développent des tests de validité des résultats issus des méthodes de préférence déclarée, spécifiquement lorsque ces méthodes s’intéressent à la propension des individus à payer afin de réduire le risque de mortalité. Ils appliquent ces tests à des données obtenues via un sondage sur Internet d’un échantillon représentatif d’adultes français. Ces tests (4) sont vérifiés grâce à une régression classique des données collectées. En utilisant l’analyse dite latent class analysis (LCA), les auteurs identifient des différences importantes entre les préférences des répondants vis-à-vis de la réduction du risque de mortalité et la cohérence des résultats issus des tests de validité. Par exemple, les estimations (5) de ce qu’on appelle la « valeur statistique de la vie humaine » (VSV) sont inférieures à celles de l’analyse standard. Les estimations retenues par les auteurs vont de 2 à 6 millions d’euros pour les adultes et de 6 à 7 millions d’euros pour les enfants. Officiellement, en France, la VSV est un montant unique de 3 millions d’euros (chiffre 2010), adultes et enfants n’étant pas distingués, issu d’extrapolations des montants calculés dans d’autres pays. Cet article fournit ainsi des arguments en faveur d’une réévaluation de ces montants, en ligne avec les « préférences » des français vis-à-vis du risque. Par ailleurs, conformément à une littérature récente, ils soulignent qu’il n’existe aucune preuve que la propension des individus à payer pour réduire les risques de mortalité soit plus élevée pour les risques cancers que pour les autres maladies potentiellement mortelles.

(1) Merci à Margaret Leighton d’avoir suggéré cet exemple.

(2) En d’autres termes, les préférences révélées correspondent à ce qu’il est possible de déduire des actions des individus et de leurs choix concrets.

(3) Dit autrement, les préférences déclarées correspondent à ce que les individus disent d’eux même.

(4) Les tests sont intuitifs. La WTP devrait être proportionnelle à la réduction du risque (c’est-à-dire, si la réduction du risque de décès par accident de vélo double, la WTP devrait être presque deux fois plus élevée) ; insensible aux faibles écarts de risque de base (cela est vrai si les risques de base sont très faibles) ; augmenter avec le revenu (la réduction du risque est considérée comme un bien normal) ; cohérente avec les contraintes budgétaires (c’est-à-dire qu’il y a toujours une contrainte budgétaire).

(5) Par LCA, et validés par les tests présentés dans l’article


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Titre original de l’article académique :“Peeling back the onion : Using latent class analysis to uncover heterogeneous responses to stated preference surveys”
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