Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

La science économique au service de la société

Local ou global ? Les dénonciations des ONG à l’encontre des firmes multinationales

Lien court vers cet article : http://bit.ly/2sTJaZw

Sophie Hatte et Pamina Koenig

La production mais aussi les ventes à l’étranger des firmes multinationales font l’objet d’un suivi rapproché de la part des ONG dites « de plaidoyer ». Celles-ci publient régulièrement des enquêtes révélant des pratiques néfastes pour les employés, pour l’environnement, ou pour les consommateurs. L’engagement de protection des ressources des ONG a d’ailleurs pris de l’importance dans le débat public, en témoigne par exemple la récente proposition de loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères à destination des entreprises de plus de 5000 salariés (1). Alors que les campagnes de dénonciation mettent ainsi au centre de l’attention les pratiques de certaines entreprises et influencent éventuellement leur comportement, que sait-on de l’activité de ces ONG et des raisons pour lesquelles elles choisissent tel « combat » plutôt qu’un autre ?

Dans cet article, Sophie Hatte et Pamina Koenig analysent une base de données originale listant toutes les campagnes d’ONG à l’encontre des entreprises dans le monde depuis 2010. Elles mettent en évidence plusieurs faits marquants. Tout d’abord, un petit nombre d’associations publie la majeure partie des informations (2) : dit autrement, il existe pour les ONG de la « granularité », comme pour les exportations d’entreprises. Au niveau mondial, la répartition des campagnes est également fortement biaisée : 4 pays représentent 60% des campagnes. Ensuite, la part des campagnes ciblant chaque secteur est proportionnelle à la part des marques mondiales dudit secteur. En d’autres termes, les ONG ciblent davantage les entreprises dont la visibilité auprès des consommateurs est élevée. Enfin, l’activité des ONG de plaidoyer est fortement internationalisée. En moyenne plus de la moitié des campagnes ciblent des entreprises étrangères (3). On observe néanmoins, tous pays confondus, que pour 75% des campagnes ciblant une entreprise étrangère, le pays de l’action est le pays domestique de l’ONG. Ces chiffres posent naturellement la question des déterminants du choix des cibles : on pourrait penser que les entreprises attaquées sont celles dont les actions ont les conséquences les plus néfastes, indépendamment de leur nationalité, de leur popularité, et du pays touché. Il semblerait que cela ne soit pas le cas.
En effet, Pamina Koenig et Sophie Hatte observent que la géographie joue un rôle dans le choix des cibles de campagnes : l’internationalisation des ONG est forte, car elles dénoncent très souvent des entreprises étrangères ou des actions à l’étranger. Toutefois, les données révèlent un biais des campagnes vers des entreprises ou des actions ayant un lien de proximité avec le pays de l’ONG. Il est possible de quantifier l’effet de la distance sur le choix des cibles et sur le choix des pays d’actions dénoncés. Les estimations révèlent une élasticité du nombre de campagnes à la distance ONG-pays de la firme de 0.2%. Autrement dit, pour une action donnée dans un pays étranger, deux ONG de nationalité différente auront tendance à cibler chacune une entreprise domestique, ou d’un pays proche et familier du leur. L’hypothèse expliquant ce fait marquant suggère que l’ONG, pour maximiser les retombées en termes de donations et de visibilité, a besoin de capturer l’attention de son audience, située « autour » d’elle. L’audience, et donc les potentiels donateurs, sont réceptifs dès lors que les informations font référence à des éléments familiers : une entreprise connue à travers ses produits, son nom, ou agissant dans un pays proche, culturellement et/ou historiquement.

(1) Voir par exemple : http://www.lefigaro.fr/societes/2017/02/21/20005-20170221ARTFIG00295-sous-traitance-la-loi-sur-le-devoir-de-vigilance-des-entreprises-adoptee.php
(2) La plus grande ONG française en termes de campagnes représente 25% des dénonciations du pays sur la période 2010-2015. Ce chiffre est de 6% pour les USA, 11% pour l’Allemagne, 21% pour le Mexique
(3) Pour les USA, 49% des ONG ciblent une firme étrangère dans leurs campagnes


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Titre original de l’article académique : « The Geography of NGO Activism against Multinational Corporations »
Publié dans : PSE Working Papers n°2017-17
Téléchargement :https://hal-normandie-univ.archives-ouvertes.fr/halshs-01518148v1
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