Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

La science économique au service de la société

Volatilité et pouvoir de marché

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Gabriel Desgranges et Stéphane Gauthier

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Lorsque des entreprises envisagent de fusionner, elles doivent le notifier aux autorités régulant la concurrence des marchés sur lesquels elles interviennent. Ainsi, l’Autorité de la concurrence, la Commission Européenne et le Ministère de la Justice américain peuvent être amenés à se prononcer sur les mêmes cas. La fusion ne peut débuter que lorsqu’elle est autorisée par ces autorités. En témoigne l’amende lourde infligée au groupe Altice pour avoir entamé une fusion avec SFR et Virgin Mobile en 2014 sans autorisation. Pour se prononcer, les autorités cherchent notamment à prédire l’impact de la fusion sur le bien-être des consommateurs. Elles se réfèrent pour cela au concept de « surplus du consommateur » introduit par l’économiste anglais Alfred Marshall à la fin du XIXe siècle. Ce surplus est mesuré par la différence entre le montant que le consommateur serait prêt à payer et le prix auquel il est effectivement confronté. Dans le cadre d’une fusion, la disposition à payer du consommateur ne devrait pas être affectée si l’on suppose que les caractéristiques du bien (ou du service) resteront inchangées. Le surplus du consommateur est alors gouverné par le prix de vente. Il y a tout lieu de penser que ce prix va changer sous l’effet de la moindre concurrence ou des économies d’échelle éventuelles qu’implique le regroupement des capacités de production. Les autorités de la concurrence sont donc amenées à formuler une théorie de formation du prix qui se réaliserait si elles autorisaient la fusion. Aujourd’hui, la plupart des autorités se réfèrent au prix d’équilibre de marché où chaque entreprise anticipe correctement la production de ses concurrents. Supposons par exemple que chaque entreprise anticipe à tort que ses concurrents vont produire beaucoup. Chacune en déduit que les prix seront plutôt bas et choisit donc de produire peu. Chacune d’elle, constatant in fine que ses concurrents produisent peu, souhaiterait augmenter sa production. En retenant la situation d’équilibre comme celle qui se réalisera à l’issue de la fusion, les autorités font ainsi implicitement l’hypothèse que chaque entreprise réussit à anticiper correctement le comportement de production de ses concurrents. Dans ce cas, les restrictions de concurrence s’accompagnent d’un prix d’équilibre plus élevé qui pénalise les consommateurs et rend par la-même les autorités plus réticentes à valider une fusion. Cette hypothèse faite sur les capacités d’analyse des entreprises semble toutefois optimiste à première vue.

Dans cet article, Gabriel Desgranges et Stéphane Gauthier évaluent la pertinence de cette hypothèse. Leur conclusion est assez déconcertante : cette hypothèse gagne en plausibilité lorsque la structure de marché se rapproche d’un monopole ! Évidemment, une entreprise en situation de monopole ne rencontre pas beaucoup de difficultés pour prévoir le comportement de ses concurrents puisqu’elle n’en n’a pas. Considérons deux entreprises en concurrence, une entreprise qui domine le marché (qui contrôle une grande partie de la capacité de production existante) et une plus petite. Quelles que soient ses prédictions, la plus petite ne pourra ajuster sa production que marginalement, à l’inverse l’autre entreprise parviendra facilement à se faire une idée juste de sa production. En retour, la plus petite, sachant que l’autre réagit à son propre comportement, parviendra elle aussi à apprécier correctement la production future. Les auteurs proposent une mesure de l’impact d’une fusion sur la volatilité de la production. La méthode qu’ils utilisent suggère d’interpréter cette volatilité comme le reflet de la difficulté que rencontrent les entreprises à coordonner leurs décisions. Lorsque les entreprises constatent que leurs anticipations sont incorrectes, elles devraient en effet réviser leurs décisions de production. En s’appuyant sur le cas de Delta Airlines et Northwest, deux compagnies aériennes qui ont fusionné aux Etats-Unis sur la période 2008-2010, les auteurs montrent que la variabilité de la production (le nombre de passagers transportés) sur les trajets proposés par ces deux compagnies a été réduite par rapport à ceux dont elles étaient absentes. Le transfert de 1% de part de marché d’une petite vers une entreprise dominant le marché réduirait la volatilité de la production de l’ordre de 1.5%. Cet impact stabilisateur concerne toutes les compagnies présentes sur la route et non pas seulement celles qui fusionnent. Il semble ainsi que les autorités de la concurrence font face à un arbitrage : en favorisant une concurrence plus intense, on accroît certes le surplus des consommateurs à l’équilibre mais en même temps on rend moins plausible que cet équilibre se réalise.

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Titre original de l’article académique : « Rationalizability and efficiency in an asymmetric Cournot oligopoly »
Publié dans : International Journal of Industrial Organization 44, 163-176
Téléchargement : http://www.parisschoolofeconomics.eu/docs/gauthier-stephane/desgranges-gauthier-ijio-2016.pdf
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