La science économique au service de la société

Filles et sciences : nouvelles de l’Est

Lien court : https://bit.ly/394Tp2r

Claudia Senik*

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En 2020, l’écart salarial entre les femmes et les hommes, dans les pays développés, est dû à deux facteurs principaux. Le premier est la ségrégation professionnelle, en particulier le fait que les femmes évitent les mathématiques et les sciences (associées à des carrières particulièrement rémunératrices), à l’école comme sur le marché du travail. Le second tient au mode d’intégration des femmes au marché du travail : carrières moins continues, horaires de travail plus courts et demande de flexibilité plus forte ; ces caractéristiques reflètent un compromis différent entre vie professionnelle et vie privée, où la présence d’enfants joue un rôle important. Ces deux facteurs sont soutenus par les rôles traditionnels et forment un équilibre culturel. Mais des cultures de genre différentes peuvent se former en fonction des institutions de chaque pays.

Dans une série d’articles écrits avec Quentin Lippmann (1) puis Naomi Sokuler-Friedmann (2), Claudia Senik montre que les institutions mises en place dans le bloc socialiste ont laissé des traces persistantes. La priorité accordée aux sciences, d’une part, et la généralisation du travail des femmes, d’autre part, ont durablement modifié le comportement de ces dernières. Ainsi les performances et l’esprit de compétition en mathématiques des Allemandes de l’Est restent-ils plus élevés que ceux des Allemandes de l’Ouest. Cette différence Est-Ouest est d’ailleurs générale au sein de l’OCDE.
L’héritage culturel de l’Union soviétique est également flagrant pour qui observe le comportement des descendantes d’immigrés russes en Israël. Suite à l’ouverture de la « prison des peuples », en 1990, environ un million de personnes ont quitté l’ex-Union soviétique vers Israël, un pays qui comptait alors 4,5 millions d’habitants. Les auteurs ont étudié une cohorte entière de femmes nées en 1988-1989 en Israël, en Russie ou dans d’autres pays, et scolarisées en Israël, depuis le collège jusqu’à l’enseignement supérieur et le marché du travail. Ils constatent deux types de transmission culturelle des normes de genre héritées de l’expérience socialiste. Premièrement, une transmission verticale intergénérationnelle. Les jeunes femmes issues de l’immigration soviétique sont surreprésentées dans les filières scientifiques, au lycée, à l’université et sur le marché du travail ; elles évitent également les filières d’études supérieures menant à des professions à « cols roses » majoritairement féminines, telles que l’enseignement et le travail social. Enfin elles sont mieux intégrées sur le marché du travail (heures de travail plus longues et revenus plus élevés). Deuxièmement, une diffusion horizontale des immigrés de l’ex-Union soviétique vers les jeunes natives israéliennes. Plus forte est la proportion d’immigrés de l’ex-Union soviétique dans leur collège, plus ces dernières sont susceptibles de choisir des filières scientifiques au moment de leurs études supérieures, et moins elles s’orientent vers les professions de « cols roses ».

Ces effets de pairs ont une force inégale. Les Israéliennes natives sont d’autant plus influencées par le script de type soviétique que la proportion d’immigrés de l’ex-Union soviétique dans leur école augmente, mais l’inverse n’est pas vrai. Les jeunes filles immigrées de Russie ne sont pas influencées par la composition de leur école : que leur groupe d’origine représente 5 % ou 50 % des élèves, elles évitent systématiquement les filières de « cols roses ». Les auteurs interprètent cette asymétrie comme signalant l’irréversibilité de l’évolution des normes de genre : une fois levée la menace des stéréotypes qui empêchaient les femmes de choisir les sciences et les mathématiques, il n’est plus possible de revenir aux croyances et aux préférences traditionnelles.

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(1) Lippmann Q. et Senik C. (2018). Math, Girls, and Socialism, Journal of Comparative Economics, 46(3), 874-888

(2) Friedman-Sokuler N. et Senik C. (2020). From Pink-Collar to Lab Coat : Cultural Persistence and Diffusion of Socialist Gender Norms, IZA DP 13385

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Références

Titre original des articles académiques :
Math, Girls, and Socialism
From Pink-Collar to Lab Coat : Cultural Persistence and Diffusion of Socialist Gender Norms

Publiés dans :
Journal of Comparative Economics, 46(3), 874-888
IZA DP 13385

Disponibles via : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0147596718302476
https://www.iza.org/publications/dp/13385/from-pink-collar-to-lab-coat-cultural-persistence-and-diffusion-of-socialist-gender-norms


* Chercheur PSE

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