La science économique au service de la société

Prévention et atténuation des épidémies : préservation de la biodiversité et politiques de confinement

Lien court : https://bit.ly/3kK8rNr

Emmanuelle Augeraud-Véron, Giorgio Fabbri et Katheline Schubert*

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L’espoir de voir se concrétiser une période d’après-guerre exempte de maladies infectieuses grâce à l’amélioration des techniques de contrôle et de traitement des maladies a été violemment contrarié : le nombre de maladies infectieuses émergentes (MIE) n’a eu de cesse d’augmenter depuis les années 1950 (1). 60 % d’entre elles ont pour origine des agents pathogènes zoonotiques qui proviennent en grande partie (72 %) d’animaux sauvages (2). Le VIH, le SRAS, le MERS, le virus Nipah, la grippe aviaire, le virus Ebola, le sous-type H1N1 du virus de la grippe A et la COVID-19 en sont autant d’exemples.

Si les mécanismes sous-jacents ne sont pas encore pleinement compris, un corpus scientifique de plus en plus riche fait état des liens complexes entre la perte de biodiversité et l’émergence de maladie infectieuses zoonotiques (3). Deux dynamiques, au moins, sont en jeu : l’empiétement sur les écosystèmes et la destruction des habitats augmentent les contacts entre les animaux sauvages et les êtres humains ainsi que leurs bétails (4). L’effet de dilution, constaté lorsque les agents pathogènes tendent à se « diluer » dans des écosystèmes complexes et intacts (5), fonctionne à rebours. Cependant, à la connaissance des auteurs, cette question demeure largement ignorée par la littérature économique.

Dans cet article, Emmanuelle Augeraud-Véron, Giorgio Fabbri et Katheline Schubert bâtissent un modèle macrodynamique sur le long terme qui rend compte dans un cadre économique simple, de la biodiversité d’une part et, par le biais d’un modèle dit SIR standard divisant la population en plusieurs catégories, des épidémies de l’autre.
Les sociétés humaines doivent arbitrer entre les territoires affectés à la préservation de la biodiversité et ceux destinés à l’activité économique : production agricole, infrastructures, installations humaines, etc. Plus le curseur est placé du côté de la préservation de la biodiversité, moins la probabilité d’une épidémie est importante ; mais plus l’activité économique et le processus de production en pâtissent. Préserver la biodiversité permet donc de se prémunir contre les épidémies, mais cette mesure implique des coûts. Les sociétés doivent également décider de l’intensité des mesures d’atténuation qui seront prises en cas d’épidémie pour réduire la mortalité, à l’aune de leurs coûts et des réductions de productivité qu’elles entraînent, c’est-à-dire la sévérité du confinement obligatoire mis en place en vue de diminuer les interactions sociales.

Afin de prendre en compte l’éthique de la population de la société, le bien-être social dépend non seulement de l’utilité qui découle de la consommation par habitant, mais aussi de la taille de la population, leur poids relatif rendant compte de la valeur accordée par la société à la vie par rapport à la performance économique.
L’affectation optimale du territoire à la conservation de la biodiversité et la politique de confinement optimale sont analysées via ce modèle. Les sociétés plus « patientes » et les sociétés qui valorisent la vie davantage que la performance économique préservent dans plus une large mesure la biodiversité. Les sociétés très averses aux risques sacrifient volontiers leur bien-être social en faveur de la lutte et de la prévention contre les épidémies, pour éviter d’en subir les coûts trop souvent.

Le modèle intègre les évaluations de Gollier (6) des coûts humains et économiques de la pandémie provoquée par la Covid-19 dans différents cas de figure : laissez-faire, stratégie d’aplatissement de la courbe (confinement de 30 % de la population pendant 5 mois) et stratégie de suppression (confinement de 90 % de la population pendant 4 mois pour éradiquer le virus). Les auteurs mettent en lumière les différents fondements des arbitrages entre la perte de vie humaine et la baisse du PIB pour chaque stratégie d’atténuation (du laissez-faire à la suppression). La politique optimale de confinement est fonction de la valeur relative que la société attache à la vie par rapport à l’économie. Les auteurs calculent le seuil de cette valeur relative, en dessous duquel le laissez-faire est optimal, et le seuil au-dessus duquel la stratégie de suppression est optimale. Ce cadre d’analyse permet de mettre en relief la valeur implicite de la vie dans les choix des politiques publiques d’atténuation.

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(1) Smith, K. F., Goldberg, M., Rosenthal, S., Carlson, L., Chen, J., Chen, C. and Ramachandran, S. (2014). Global rise in human infectious disease outbreaks. Journal of the Royal Society Interface, 11(101)

(2) Jones, K.E. Patel, N.G., Levy, M.A., Storeygard, A., Balk, D., Gittleman, J.L. and Daszak, P. (2008). Global Trends in Emerging Infectious Diseases. Nature, 452, 990-994

(3) Morand, S., Jittapalapong, S., Suputtamongkol, Y., Abdullah, M. T. and Huan, T. B. (2014). Infectious diseases and their outbreaks in Asia-Pacific : biodiversity and its regulation loss matter. PLoS One, 9(2) — Morand, S. (2018). Biodiversity and disease transmission. In The Connections Between Ecology and Infectious Disease (pp. 39-56). Springer

(4) Nathan D. Wolfe, Claire Panosian Dunavan and Jared Diamond. Origins of major human infectious diseases. Nature. 2007 ; 447(7142) : 279–283

(5) Keesing, F., Belden, L. K., Daszak, P., Dobson, A., Harvell, C. D., Holt, R. D. and Myers, S. S. (2010). Impacts of biodiversity on the emergence and transmission of infectious diseases. Nature, 468(7324), 647-652

(6) Gollier, C. (2020). Cost-benefit analysis of age-specific deconfinement strategies. Covid Economics, 24, 1—29

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Références

Titre original de l’article : Prevention and mitigation of epidemics : biodiversity conservation and confinement policies

Publié dans : Mimeo – PSE covid special issue

Disponible via : https://www.parisschoolofeconomics.eu/IMG/pdf/prevention-mitigation-epidemics-biodiversity-pse-2020.pdf


* Chercheur PSE

Crédits visuel : Shutterstock - Kevin Wells Photography