Paris School of Economics - École d'Économie de Paris

La science économique au service de la société

Internet : plus de confiance ?

Lien court vers cet article : http://bit.ly/1KpDHvL

Jérome Hergueux et Nicolas Jacquemet

La confiance est un rouage essentiel du fonctionnement d’une économie marchande. Le sociologue allemand Georges Simmel disait à ce propos : « sans la confiance des hommes les uns envers les autres, la société toute entière se disloquerait ; rares en effet sont les relations uniquement fondées sur ce que chacun sait de façon démontrable de l’autre, et rares celles qui dureraient un tant soit peu, si la foi n’était pas aussi forte, et souvent même plus forte, que les preuves rationnelles » (1). La confiance est donc étudiée depuis longtemps par les économistes. L’un des cadres d’étude privilégiés est le « jeu de la confiance » : une personne reçoit 10 pièces de 1 euros et peut transmettre tout ou partie de cette somme à un autre individu qui lui est totalement inconnu. A chaque fois qu’1 euro est transmis ce sont en fait 3 euros, et plus un seul, que le chercheur remet à cet inconnu. Celui-ci peut alors décider de renvoyer tout ou partie du montant reçu (qui peut donc atteindre jusqu’à 30 euros) à son généreux bienfaiteur. Aussi simple soit-il, ce jeu reflète toute l’importance de la confiance dans le fonctionnement d’une économie, et la complexité de sa mise en œuvre. Si elle permet de créer une valeur nette de 20 euros à partir d’une dotation de seulement 10 euros (à l’image du gain mutuel réalisé lors d’un échange commercial), il faut pour cela que la première personne fasse confiance à la seconde, et que celle-ci s’en montre digne, le tout au détriment du strict intérêt personnel de chacun - qui dicte de conserver tout ce qui est versé ! Les études qui s’appuient sur ce jeu montrent, en particulier, que la « distance sociale » entre les individus est un facteur déterminant dans le niveau de confiance qui les relie. La croissance exponentielle des échanges dématérialisés sur Internet – des sites d’enchères en ligne à ceux qui permettent le travail à distance, en passant par l’émergence de l’économie collaborative basée sur le partage des ressources et des connaissances – ne fait que renforcer l’importance de la confiance. Or, ces échanges sont principalement caractérisés par une distance sociale extrême qui va souvent jusqu’à l’anonymat. Ces caractéristiques sont-elles, comme l’on pourrait s’y attendre, de nature à s’opposer à l’instauration de relations de confiance ?

Afin de répondre à cette question, Jérome Hergueux et Nicolas Jacquemet étudient les décisions prises entre autres dans un jeu de la confiance, en comparant les comportements de personnes qui interagissent dans une salle ou sur une plate-forme Internet. De manière surprenante, ils constatent que les étudiants qui participent via Internet – alors même qu’ils ne peuvent se voir et ne connaissent rien les uns des autres – font preuve de plus de confiance réciproque les uns envers les autres que leurs homologues réunis dans une salle. Ils décident ainsi de renvoyer à leur bienfaiteur une fraction plus importante de ce qu’ils reçoivent du fait de la confiance, elle-même plus importante, qui leur a été initialement accordée. A une époque où la participation aux réseaux sociaux numériques de grande envergure devient massive, ces résultats suggèrent que les interactions dématérialisées via Internet ne s’opposent plus forcément à l’instauration de relations de confiance entre les individus. L’anonymat serait-il en passe de ne plus être synonyme de distance sociale ?

(1) Cité par André Orléan, 1994, Revue du MAUSS, n°4, pp. 17-36
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Titre original de l’article académique : Social Preferences in the online laboratory : A randomized Experiment
Publié dans : Experimental economics, 2015, Vol 18 (2), pp .252-283.
Téléchargement : https://ideas.repec.org/p/hal/pseose/halshs-00984211.html
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