Lettre trimestrielle PSE n°28, décembre 2016

TRIBUNE. Frédéric Koessler - Vérifiabilité de l’information : la panacée pour la transparence ?

INVITÉ. Fosca Giannotti : « Le risque de violation de la vie privée augmente avec la création des données de masse. »

PARCOURS. Lara Barghout : originale et solidaire

TRIBUNE. Anne-Cela Disdier - les nouveaux enjeux du commerce et du développement ?

INSPIRATION. Un jour campus Jourdan...


TRIBUNE. Frédéric Koessler - Vérifiabilité de l’information : la panacée pour la transparence ?

Chaire associée à PSE, Directeur de recherche au CNRS

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La révélation et la vérification de l’information sont grandement facilitées par le développement des technologies de communication et par la digitalisation de l’économie. Par ailleurs, ces avancées permettent de contrôler de plus en plus efficacement des normes de certification et des labels sur les produits. Peut-on en conclure que les parties détenant l’information (par exemple, des entreprises sur leur produit) sont incitées à être plus transparentes ?

PAS DE NOUVELLES, MAUVAISE NOUVELLE
En théorie des jeux, l’argument dit du « unravelling » montre que toutes les informations pertinentes devraient être volontairement révélées. Lorsque l’information est la plus favorable - par exemple, un producteur dispose d’un label certifiant que son produit est de qualité très élevée, ou un concepteur de logiciels dispose d’une excellente notation dans un guide - la partie informée est incitée à mettre cette information à disposition des parties intéressées (i.e des consommateurs). Si la partie informée détient une information légèrement moins favorable, elle aura également une incitation à la révéler afin qu’elle ne soit pas perçue comme étant moyenne ou défavorable. L’itération de ce raisonnement implique que seules les informations les plus défavorables sont éventuellement cachées. La conséquence est qu’il suffit que le coût de vérification ou de certification soit faible pour qu’il y ait une transparence parfaite des informations. Nous semblons donc avoir une réponse à notre question…
Cet argument théorique repose sur des hypothèses fortes : une seule partie est informée, et son information privée peut être ordonnée de la plus favorable à la moins favorable. Dans un article récent (1), nous avons montré comment généraliser ce résultat de révélation complète des informations à tout type d’interaction stratégique. Nous démontrons que l’information peut être complètement révélée dès lors que, sous une représentation adéquate des préférences des individus sur les croyances des autres individus, ces préférences ne forment pas de « cycle ». Sous cette hypothèse, il est possible d’identifier l’existence de croyances dites « sceptiques », qui incitent les individus informés à révéler toutes les informations qu’ils détiennent. Lorsque la partie informée est un vendeur qui fixe de manière endogène son prix, l’argument se généralise également. Dans un autre article (2), nous identifions une condition nécessaire et suffisante sur les préférences des consommateurs, appelée « monotonie par paires », qui requiert, grosso modo, que les consommateurs peuvent être regroupés et ordonnés suivant leurs goûts pour les différentes caractéristiques du produit. La réponse à notre question reste positive sous certaines conditions sur les préférences ...

LES LIMITES DE L’ARGUMENT DE L’ « UNRAVELLING »
La révélation complète des informations ne s’observe pas dans la pratique, et cela même si les hypothèses sous-jacentes semblent satisfaites. Par exemple, les caractéristiques complètes des biens de consommation ne sont pas toujours clairement dévoilées par les producteurs, même lorsqu’elles correspondent à des caractéristiques de qualité. De même, les concepteurs de logiciels n’affichent pas toujours les notations obtenues par leurs produits dans des tests indépendants. De manière générale, on observe empiriquement que les individus ne sont pas suffisamment « sceptiques » en l’absence de révélation d’information. Une manière d’expliquer théoriquement l’incomplétude de la révélation d’information est alors de supposer que certains individus ne sont pas « stratégiquement sophistiqués ». Par là, nous voulons dire qu’ils ne comprennent pas correctement la corrélation entre le contenu des messages et l’information détenue par l’émetteur de ces messages. Dans ce cas, la capacité à révéler de manière sélective les informations les plus favorables devient pertinente pour la partie informée (3). Avec Jeanne Hagenbach, nos projets en cours cherchent à identifier de manière plus générale le rôle du langage sur la transmission d’information lorsque les agents ne sont pas tous stratégiquement sophistiqués.

La révélation incomplète de l’information sur les produits peut également être expliquée lorsque tous les agents sont rationnels, mais que le vendeur peut utiliser des intermédiaires de vente et de révélation d’information. Dans l’article (4), nous montrons notamment qu’un vendeur peut obtenir un profit strictement supérieur au profit qu’il obtiendrait si son information était complètement révélée au consommateur, et ceci même lorsque l’information du vendeur concerne uniquement la qualité du produit. Au final, ni les caractéristiques des produits ni leurs prix ne sont transparents !

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(1) Hagenbach, J., Koessler, F., Perez-Richet, E. (2014) : Certifiable pre-play communication : full disclosure, Econometrica, 83, 1093-1131.
(2) Koessler, F., Renault, R. (2012) : When does a firm disclose product information ?, Rand Journal of Eco.nomics, 43, 630-649.
(3) Nous avons récemment étudié ce problème dans l’article Hagenbach, J., Koessler, F. (2016) : Simple versus rich language in disclosure games, mimeo.
(4) Koessler, F., Skreta, V. (2016) : Selling with evidence, mimeo.


INVITÉ. Fosca Gianotti : « Le risque de violation de la vie privée augmente avec la création des données de masse. »

Pouvez-vous nous présenter votre travail ?
Je dirige actuellement le « Knowledge Discovery and Data Mining Laboratory (KDD LAB) » (1). Dans ce laboratoire, nous élaborons des méthodes pour analyser les données de Big Mobility : il s’agit de toutes les empreintes numériques issues de nos activités quotidiennes et qui sont enregistrées lorsque nous téléphonons, nous naviguons sur Internet, nous utilisons nos cartes de crédit etc. Ces données représentent une source d’information immense sur les occupations des individus, leurs mouvements, mais également sur leur vie sociale. Ainsi, notre objectif est de les analyser afin de mieux comprendre le comportement des individus. De façon plus large, nous voulons être en mesure de construire des méthodes qui permettent de comprendre les phénomènes sociaux et la complexité de la vie sociale fondée sur la mobilité humaine.

Vos recherches posent-elles des problèmes éthiques ?

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Ces recherches soulèvent potentiellement des questions éthiques, comme le respect de la vie privée. Les informations traitées sont particulières car elles sont la propriété des individus qui les créent. Le fait est que le risque de violation de la vie privée des individus augmente avec la création de données de masse. Nous avons l’habitude d’opposer l’analyse de données avec le respect de la confidentialité, mais en réalité, ces deux éléments ne sont pas incompatibles. En effet, toutes ces informations sont collectées sur des sites Web par le biais d’objets technologiques personnels et, parfois, les individus ne savent même pas qu’ils sont en train de les fournir ! Ces données sont collectées sur les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter sans que les utilisateurs en soient conscients. Au KDD Lab, le respect de l’anonymat est central dans notre démarche et nous avons développé - et continuons à le faire tous les jours - des méthodes et techniques visant à protéger la vie privée des individus.

Quels sont vos futurs projets ?
Je travaille actuellement sur un projet ambitieux intitulé « SoBigData » (2), un laboratoire européen sur l’analyse des « big data » et l’exploration de données. Le but est de créer un écosystème de données et d’exploration de données, ce qui passe par la formalisation d’une infrastructure spécialisée dans le développement du traitement et de la recherche de données de masse. Un autre objectif de SoBigData est de promouvoir une « science ouverte » et d’aider les chercheurs qui manquent de données. A ce titre, je collabore par exemple depuis peu avec Hillel Rapoport, avec qui nous essayons de comprendre comment les « Big Data » peuvent nous aider à mieux cerner le phénomène des migrations. Nous espérons que notre projet permettra d’étendre de nouveaux champs de recherche !

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(1) Géré conjointement par l’Institut ISTI du CNR et le Département Computer Science de l’Université de Pise - http://kdd.isti.cnr.it
(2) www.SoBigData.eu
Fosca Giannotti dirige le KDD Lab, fondé en 1995 par l’Université de Pise et l’ISTI où elle est chercheuse senior. Elle travaille sur l’exploration de données informatiques, l’exploration web, la protection de la vie privé, l’analyse des réseaux sociaux etc. Elle coordonne actuellement le projet H2020 SoBigData.eu.


PARCOURS. Lara Barghout : originale et solidaire

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C’est au milieu des années 2000 que Lara entame un remarquable virage professionnel qui l’a menée de Beyrouth à Paris, de l’analyse bancaire et financière internationale à la gestion de projets de microcrédits locaux. En 1997, au sortir de ses études à l’Université américaine de Beyrouth, un master Money and Banking en poche, elle rejoint Audi Bank puis le siège de Byblos Bank. Pendant cinq années, Lara gère la structuration d’investissements et de projets de clients européens vers le proche et moyen Orient, mais également l’Afrique. L’orientation et l’optimisation de son portefeuille constituent alors son quotidien, de même que la structuration interne d’une partie du réseau de la banque.
Progressivement s’affirme en elle son souhait « d’autre chose » : portée par ses nombreux voyages à la découverte du monde (New York, Floride, Syrie, Espagne, Italie, Portugal, Thaïlande, …), forte de sa parfaite maîtrise de 3 langues - anglais, arabe et français, Lara passe au Liban le concours de l’ESCP Europe et rejoint Paris en 2004. Elle y décroche un master spécialisé et décide de pousser plus en avant sa recherche d’une finance plus humaine, plus proche des individus : elle présente sa candidature à l’entrée du master APE et affûte sa connaissance du microcrédit et de l’économie sociale et solidaire, motivée par les conseils et le soutien d’Alexis Direr et d’un chercheur alors invité à PSE, Tony Atkinson. Elle réalise son mémoire de M2 sur des données qu’elle a elle-même compilée au sein de l’ADIE (1) l’association pour le droit à l’initiative économique, et qu’elle compare aux études disponibles au sein de l’ILO (2) notamment. Son recrutement par Paris Initiative Entreprise (PIE) (3) est effectif quelques mois plus tard. Cette association, proche de nombreux incubateurs, structures d’accompagnements publics et privées, chambres consulaires (fédérations de commerçants et d’artisans), Business Angels, écoles, etc. accompagne les créateurs d’entreprise, et plus spécifiquement ceux ne remplissant pas les conditions « classiques » de solvabilité, demandeurs d’emploi en tête. PIE les accompagne afin de mieux définir leur projet et d’en établir précisément les contours budgétaires, en vue in fine de « financer autrement » ces entrepreneurs. Sur plus de 600 dossiers reçus par an pour Paris (dont 400 sont recevables) - Lara en traite à elle seule une cinquantaine - 250 sont présentés au comité de PIE, et près de 200 reçoivent un prêt dit d’honneur ; cet apport est alors intégré par les banques traditionnelles comme un complément d’apport ouvrant l’accès au crédit… et enclenchant la création de l’activité concernée.
Lara a réussi son pari, faire cohabiter son expertise financière avec sa volonté d’une finance durable, au service des individus et de l’économie locale.

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(1) Association pour le droit à l’initiative économique - www.adie.org
(2) International Labour Organization - www.ilo.org
(3) www.pie.paris - Membre de deux réseaux nationaux : Initiative France et France Active.
Lara Barghout, Alumni APE, consultante Entreprise et référente microcrédit/TPE à Paris Initiative Entreprise (PIE)


TRIBUNE. Anne-Célia Disdier - Les nouveaux enjeux du commerce et du développement

Anne-Célia Disdier est Membre associée à PSE, Directeur de recherche à l’INRA

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Il se dessine aujourd’hui une convergence sur le plan méthodologique, notamment entre une approche macroéconomique des échanges internationaux et une approche microéconomique des ménages et des entreprises. Une autre convergence se dessine, cette fois-ci sur le plan politique, entre communauté du commerce et communauté du développement. L’un des résultats est l’avènement du concept d’« Aide pour le commerce » qui inclut une assistance technique pour les échanges commerciaux, mais plus généralement une aide destinée à alléger le coût social de l’ouverture commerciale et à réduire le coût des transactions généré essentiellement à l’intérieur des frontières.

Avec des chercheurs de PSE, du CEPII, d’Agrocampus Ouest, de la Banque Mondiale mais aussi de Paris Dauphine, nous nous sommes intéressés au lien qui existe entre le commerce et le développement. Le projet ANR Jeunes Chercheurs que j’ai coordonné entre 2012 et 2015 consistait à réexaminer ce lien, en utilisant les avancées récentes en matière de théories du commerce international et de microéconomie du développement. Pour organiser ce projet, nous avons choisi trois axes bien distincts. Premièrement, nous avons réévalué l’insertion internationale des pays en développement. Nous nous sommes concentrés ensuite sur les aspects macroéconomiques du développement en analysant la disposition des pays en développement en matière d’insertion internationale. Enfin, nous avons étudié les aspects microéconomiques de cette insertion internationale. Ce projet a été pour nous l’occasion d’utiliser et de développer de nouvelles méthodologies. Ainsi, nous avons mis en œuvre une méthode d’expérimentation dite « contrôlée » en utilisant de nouvelles bases de données et des combinaisons originales (1) de bases existantes jamais réalisées.

UN COMMERCE VERTUEUX, SI….
La réduction des droits de douane (à l’entrée) des pays développés sur les produits des pays émergents favorise l’intégration internationale de ces derniers. Nous concluons également que l’harmonisation des normes et des standards, ou leur reconnaissance mutuelle dans le cadre d’accords sur le commerce, permettent d’atténuer significativement les surcoûts induits par des mesures non-tarifaires (comme les normes sanitaires par exemple). Toutefois, pour que cette réduction des coûts soit observée, il convient que l’harmonisation se fasse sur la base de la norme ou du standard international. Par ailleurs, nos travaux soulignent les effets très limités des programmes de soutien aux exportations dans les pays en développement. Ce manque d’efficacité est dû au faible nombre d’entreprises aidées et à leur taille modeste. De ce fait, l’apparition d’exportations à succès dans les pays émergents et dans les pays en développement reste difficile à expliquer et à généraliser. Enfin, sur des aspects plus microéconomiques, nos recherches montrent que la libéralisation commerciale a des effets mitigés.

AFFINER LES RESULTATS
Ce projet a permis une collaboration appuyée entre plusieurs institutions, aussi bien nationales qu’internationales. Il a aussi permis un renouvellement des recherches consacrées à l’analyse combinée des questions de commerce et de développement. Il nous faut poursuivre ces travaux, notamment en affinant nos analyses sur l’impact microéconomique de la libéralisation commerciale. Ainsi, un projet en cours auquel participent plusieurs chercheurs de PSE s’intéresse à l’insertion des petits producteurs dans les chaînes de production et de commercialisation ; plus précisément, le projet porte sur l’évaluation d’un programme agricole en Ouganda qui vise à diffuser des technologies innovantes de production et d’utilisation de nouveaux types de fourrages auprès de producteurs laitiers via et grâce à la formation de « farmer trainers ». Nous ne manquerons pas de faire connaître les résultats !

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(1) Par exemple, dans le cadre de l’évaluation du programme FAMEX (un programme de soutien aux exportations des entreprises tunisiennes) Olivier Cadot, Ana Fernandes, Julien Gourdon et Aaditya Mattoo ont eu accès à quatre sources de données et les ont combiné : des données relatives au programme FAMEX en lui-même, des données de l’Institut National de la Statistique tunisien, des données provenant de l’Agence tunisienne de Promotion de l’Industrie et de l’Innovation et des données des douanes tunisiennes.


INSPIRATION. Un jour campus Jourdan...

Nous voici dans la dernière ligne droite des travaux du Campus Jourdan. Le bâtiment s’achemine à grands pas vers sa forme définitive !
Peut-être vous inspire-t-il des prises de vues originales ?

Depuis vos smartphones, tablettes ou appareils photos, postez vos clichés en ligne sur les réseaux sociaux avec le mot clé #campusjourdan ou transmettez les par email à sylvain.riffe psemail.eu :

  • nous les relaierons sur nos comptes Facebook et Twitter
  • ils seront mis en ligne dans la photothèque de PSE
  • une dizaine sera sélectionnée et exposée le jour de l’inauguration

Etudiants, photographes amateurs et professionnels, parisiens du 14e ou franciliens, touristes de passage… cette initiative est ouverte à toutes et tous !

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